Où va la gauche ?

Le bouleversement que connaît le système politique français après les élections présidentielles et législatives connaît peu de précédents. Celui qui lui ressemble le plus, c’est la crise de 1958 avec l’arrivée au pouvoir du Général de Gaulle. Mais il s’agissait, alors, avant tout, d’une crise de régime entrainant un changement institutionnel profond, qui donna naissance à une République nouvelle. Au printemps 2017, nous n’avons pas vécu une crise institutionnelle. Les institutions de la Vème République, même si elles ont été critiquées par plusieurs candidats, la « présidentialisation », particulièrement à gauche, sont sorties confortées avec la victoire d’Emmanuel Macron, qui a utilisé toutes leurs ressources et établit une concentration des pouvoirs inégalée jusqu’à présent… C’est la mutation d’un système des partis qui est, principalement en cause. Depuis le début des années 1970, le pluralisme politique était organisé dans la figure, définie par le politologue Maurice Duverger, d’un « quadrille bipolaire », où, à droite et à gauche, deux partis principaux, le RPR et l’UDF, et le PS et le PC, dominaient leurs camps, en attendant que, dans la décennie suivante, le RPR, à droite, et le PS, à gauche, prennent l’ascendant, en s’imposant comme les pivots de l’alternance politique. La montée progressive du Front national, affirmée en 2002 avec la présence de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle, a fait évoluer le système de partis vers une triple polarisation, reflétant l’importance (re)prise par la question nationale en mettant en cause les choix européens pris par la majorité du PS et du RPR, devenu UMP à cette même date. L’isolement, cependant du Front national, l’empêchant d’emporter une élection majeure, présidentielle ou législative, permettait aux deux partis hégémoniques, le PS et l’UMP, de prétendre aux responsabilités du pouvoir et de l’exercer successivement jusqu’aux dernières élections de 2017.

C’est ce qui est mis en cause aujourd’hui. La défaite simultanée des deux grands partis de gouvernement créé une situation nouvelle au profit d’une force centrale, La République en Marche – mouvement ou parti, cela est encore à déterminer – qui se veut « à droite et à gauche » et tend à marginaliser les partis hier dominants. Il y a des causes communes à cet état de fait. Les études d’opinion bien avant l’élection, montrèrent une défiance profonde vis-à-vis des partis de gouvernement accusés d’avoir successivement échoué, depuis 2007, sur l’enjeu majeur du chômage de masse. Le jeu d’alternance à l’œuvre depuis le début des années 1980 a paru ainsi profondément usé. Dix années de « sarkozysme » et de « hollandisme » ont débouché sur une crise des deux grands partis, minés, qui plus est, par des contradictions internes de plus en plus fortes et jamais surmontées, associant des personnalités et des tendances éloignées les unes des autres. Les élections primaires, à droite d’abord, puis autour du Parti socialiste dans la dite « Belle Alliance Populaire », ont fait apparaître plus que des tensions mais un vrai fossé entre Alain Juppé et François Fillon, après Nicolas Sarkozy, et entre Benoît Hamon, le vainqueur de la primaire et Manuel Valls. La critique du « système » portée par les partis qui ont justement refusé le principe des élections primaires, le Front national, revendiquant un souverainisme d’exclusion, la France Insoumise, un anticapitalisme revitalisé, La République en Marche, faisant du renouvellement de la « classe » politique la condition d’une efficacité retrouvée, a joué à plein pour dénoncer la confiscation du pouvoir par les deux grands partis qui prétendaient résumer la vie politique. La compétition entre les forces contestatrices a tourné au profit d’Emmanuel Macron, qui avait perçu les contradictions des partis de gouvernement et la nature du nouveau contexte politique, et qui a incarné un renouveau, somme toute raisonnable, à côté de partis plus extrêmes qui suscitaient nombre d’inquiétudes dans les électorats modérés des Républicains et du Parti socialiste. L’élection de deux candidats, François Fillon et Benoît Hamon, qui ne représentaient pas le centre de leurs familles politiques, a justement dégagé un espace central, conforté par le ralliement de François Bayrou, qui, en 2007, avait réalité une telle percée sans pouvoir la concrétiser au deuxième tour. Les études d’opinion installant ensuite de manière récurrente Emmanuel Macron en tête du premier tour, ont favorisé un « vote utile » agrégeant l’électorat de la gauche modérée – la moitié environ des électeurs de François Hollande en 2012 – l’électorat centriste soutenant François Bayrou et une grande part de l’électorat qui avait soutenu Alain Juppé à l’élection primaire. Emmanuel Macron n’a pas bouleversé à lui seul la vie politique, qui est, par définition, un jeu de forces. Mais il a su tirer parti des faiblesses propres des partis traditionnels bousculés chacun par la pression de mouvement contestataires avec le Front national, pour les Républicains et France Insoumise pour le Parti socialiste. La nouvelle configuration du système politique laisse la gauche et à la droite face à des divisions profondes et des interrogations nouvelles. Elles ne jouent évidemment pas de la même manière et ont leurs spécificités. Mais elles ont un point commun. Chaque parti, les Républicains et le Parti socialiste, doivent (et devront) clarifier leurs positions face, d’abord, à Emmanuel Macron et à son mouvement qui présente des traits effectivement de droite et de gauche et regroupe des électorats d’origine diverse et face, ensuite, à des forces apparues dominantes dans leur camp, en termes électoraux, même si elles ne le sont pas, en termes de représentants à l’Assemblée nationale, le Front national et la France Insoumise, – elles mêmes d’ailleurs devant le défi de dépasser leurs propres limites. La question clef pour l’avenir est de savoir si le « centre macronien » qui ne se résume pas à un centrisme, se consolidera face à deux oppositions, à droite dominée par un « conservatisme identitaire », coupant en deux Les Républicains sous leur forme actuelle, à gauche, par un « éco-socialisme anticapitaliste », fragmentant encore plus le Parti socialiste tel qu’il demeure, ou si Les Républicains et le Parti socialiste arriveront à reconstruire une alternative crédible de pouvoir dans les années à venir1.

Les réflexions suivantes dans ce texte concernent la gauche – étant donné qu’un autre article porte sur la droite dans le dossier de ce numéro. Des éléments de réponse tiennent évidemment à la manière dont peuvent être analysées la crise majeure que connaît le Parti socialiste et la nature des succès de la France Insoumise. L’inversion des rapports de force électoraux entre les deux forces paraît ramener la gauche plus de cinquante années en arrière quant le Parti communiste dominait la SFIO. Mais les sociétés sont profondément différentes et comparaison ne serait pas raison ni sur le plan idéologique ni pour les réalités sociales. La domination du Parti socialiste sur la gauche s’était bâtie, d’abord, sur une stratégie d’union qui avait profité aux socialistes plus aptes à incarner une alternance politique, respectant la démocratie, avec la droite que les communistes marqués par des décennies de « guerre froide ». L’anticapitalisme qui avait constitué le fonds du Programme Commun de gouvernement, tant économique que social, et qui se retrouvait dans les 110 propositions du candidat François Mitterrand en 1981, malgré la rupture intervenue en septembre 1977, portait son poids d’ambiguïtés, mais il avait crée une sensibilité unitaire dans l’électorat de gauche qui a permis les victoires de 1981 et, somme toute, les autres, en 1988, 1987 et 2012, sur un mode différent2. François Mitterrand avait utilisé pleinement l’arme des institutions, la prééminence présidentielle pour forger une majorité et assurer l’influence prépondérante du Parti socialiste, alors que le Parti communiste connaissait un déclin régulier et qu’un parti écologiste, à parti des années 1990, entrait dans le jeu de la gauche.

Les évolutions et les mutations mêmes des politiques gouvernementales suivies depuis le printemps 1982 et surtout le « tournant » dit de la rigueur l’année suivante, ont amené les socialistes, après l’ensemble des réformes du début des années 1980, à conduire une adaptation de l’économie française aux nouvelles conditions économiques mondiales. Ils ont intégré une part des mesures libérales, réduisant le rôle de l’Etat en matière économique et financière, après l’avoir porté à son plus haut en 1981, faisant de la construction européenne un nouvel horizon. Mais, en même temps, l’Etat social a été étendu et d’importantes réformes sociétales ont été mises en œuvre. Loin, donc, de se résumer à un tournant néo-libéral, comme la critique de gauche ne cesse de le répéter, cet ensemble complexe de politique a, néanmoins, nourri un débat permanent dans la gauche et au sein même du Parti socialiste où ses tendances se sont heurtées de plus en plus vivement, comme lors du référendum sur le projet de Traité constitutionnel européen en 2005, quand le parti connut une quasi scission entre les partisans du « oui » ou du « non ».

Le choix fait par François Mitterrand, contre Michel Rocard notamment, de ne pas chercher, une clarification idéologique, mettant en adéquation les pratiques du pouvoir et la doctrine socialiste, de réduire les discordances en insistant sur tel ou tel objectif selon les circonstances, en procédant finalement, par addition, trouvait justement, sa raison dans la crainte de rendre impossible les regroupements électoraux nécessaires, au niveau national comme au niveau local. Cette manière de procéder a été, finalement, peu ou prou, reconduite par Lionel Jospin et par François Hollande, au prix cependant de difficultés de plus en plus grandes3.

C’est ce modèle d’adaptation qui rencontre ses limites à partir de 2012. Les contradictions, contenues, jusque là, à l’avantage du Parti socialiste, ont fini par l’emporter en dissociant les éléments additionnés de la « synthèse » mitterrandienne. Et, pourtant, au printemps 2012, les socialistes avaient presque tous les pouvoirs politiques : l’Elysée que venait de conquérir François Hollande, la majorité absolue à l’Assemblée Nationale, et au Sénat, avec le Parti communiste, toutes les régions de métropole, sauf l’Alsace, six départements sur dix, sept villes de plus de 100 000 habitants. Aujourd’hui, le paysage ressemble à une terre brulée. François Hollande n’a pas été en état d’être candidat pour un second mandat, Benoît Hamon n’a pas dépassé les 6,3 % des voix à l’élection présidentielle, le groupe parlementaire socialiste a été divisé par dix, et n’a plus que 31 députés, la crise des finances partisanes s’annonce lourde, l’hémorragie militante est patente… Certes, le Parti socialiste garde des forces, un peu plus de 10 % des suffrages exprimés aux élections législatives, environ mille maires dans les communes de plus de 10 000 habitants, quarante-deux départements et cinq régions, un groupe sénatorial et une représentation au Parlement européen. Mais tout cela même peut être encore remis en cause compte-tenu des fortes incertitudes qui existent. Tout se passe comme si les fragilités anciennes – qui ont fait que le Parti socialiste n’a jamais depuis 1989 remporté deux élections nationales de suite – avaient éclaté au même moment.

Il y a évidemment tout un faisceau de causes qui explique ce retournement spectaculaire. Elles sont pour l’essentiel de trois ordres. Il y a, d’abord, des problèmes propres au socialisme européen dans son ensemble, qui dessine une tendance lourde à laquelle n’échappe pas le socialisme français. La crise financière de 2007-2008, qui a entrainé une crise économique durable en Europe, a rendu difficiles les exercices du pouvoir pour la plupart des partis, sociaux-démocrates confrontés aux exigences de la politique d’austérité imposée par l’Union européenne, sous l’influence de l’Allemagne, pour faire face à l’ampleur des déficits budgétaires et des dettes nationales. Le Parti socialiste grec (le Pasok) a été spectaculairement sanctionné, passant de 43,92 % des voix en 2009 à 4,7 % en 2017, au profit d’une coalition de gauche radicale Syriza. Le Parti socialiste espagnol a commencé sa chute au début des années 2010 et connaît des divisions profondes, concurrencé sur sa gauche, par le mouvement de Podemos, et sur sa droite par un mouvement centriste. Mais, d’une manière générale, ce sont les effets de la mondialisation libérale, qui favorise le libre mouvement des capitaux, le libre-échange, le déplacement des hommes, accentués par les révolutions technologiques transformant les modes de production et de consommation, qui remettent en cause les piliers de la politique social-démocrate, l’efficacité de la redistribution dans des sociétés plus inégales, plus inquiètes, moins solidaires. Les différents partis socialistes, sociaux-démocrates, en menant des politiques partiellement libérales ont contribué à brouiller les lignes de clivage politique avec les droites, tombant sous le coup, ainsi, des condamnations des gauches radicales et des partis populistes d’extrême droite. Il leur a été impossible, jusqu’alors, d’établir un « compromis social européen » comme avaient pu être forgés, hier, des compromis nationaux. Même les partis les plus forts du socialisme européen, le SPD allemand, les partis nordiques n’échappent pas à un affaiblissement électoral et à des formes de délitement. Le sursaut électoral du Labour, derrière Jeremy Corbyn, n’occulte pas des divisions importantes en son sein.

C’est dans ce cadre que s’est inscrit le quinquennat de François Hollande. Les socialistes ont rencontré l’impopularité que d’autres partis au pouvoir ont connu dans cette période. Elle s’est, cependant, déclarée à un degré supérieur. Les promesses électorales étaient, pourtant, modérées, mais la pédagogie de ce qu’exigeait le rétablissement de la compétitivité de l’économie n’a pas été faite. Et ce qui avait déjà été pratiqué par les gouvernements de François Mitterrand, après le printemps 1983, et de Lionel Jospin, une politique de l’offre, a été dénoncée comme une trahison. Il est vrai que l’équilibre maintenu, tant bien que mal, jusqu’alors avec des réformes sociales fortes – les 35 heures en 1997 – n’est pas apparu – malgré les mesures d’avenir, comme le compte personnel d’activité. Surtout le calendrier politique a été construit à contre temps, le choc fiscal indéniable du début du quinquennat a pesé sur toute sa durée, et la réforme du marché du travail, conçue de manière contradictoire au sein même du gouvernement de Manuel Valls, a été entreprise trop tardivement par un gouvernement impopulaire et a cassé une gauche déjà divisée depuis 2012 sur la question européenne, et, fortement ébranlée par les désaccords sur le principe de la déchéance de nationalités pour les binationaux convaincus de terrorisme. Les hésitations sur le sens à donner à la politique suivie expliquent, pour une large part, l’importance prise par les divisions et les polémiques – les « frondeurs » – au sein même du Parti socialiste et de son groupe parlementaire à l’Assemblée nationale, et l’image d’incohérence qui en a résulté.

Toutes ces contradictions ont éclaté lors de la campagne socialiste dans ses élections primaires pour la désignation de son candidat et, dans les élections nationales qui ont suivi. Le retrait de François Hollande valait aveu de l’impossibilité de maintenir une « synthèse » politique entre les socialistes et dans la gauche. Les élections primaires connurent dès lors un affrontement de lignes politiques peu réconciliables, dans la mesure où le bilan de cinq années d’exercice du pouvoir, était rejeté, de fait, par Benoît Hamon, le vainqueur au final, et défendu par Manuel Valls, le Premier ministre sortant. La profondeur du conflit amena une remise en cause des règles mêmes de la primaire dans l’élection présidentielle. Cas, sans précédent, une scission de fait se produisit dans la campagne, même : un part des cadres socialistes, avec Manuels Valls et d’autres dirigeants importants, désavouèrent Benoît Hamon, encourageant ainsi l’électorat socialiste modéré à se porter sur Emmanuel Macron, qui apparut plus comme l’hériter de François Hollande que Benoît Hamon qui, pour sa part, privilégia d’emblée une alliance avec les écologistes du parti EELV et le dialogue avec Jean-Luc Mélenchon, sans souci de veiller à rassembler son propre camp. Un vote «utile » se mit, ainsi, en place, pour une part, à la faveur d’Emmanuel Macron, dit dans les études d’opinion, capable de figurer au deuxième tour de l’élection présidentielle et de battre Marine Le Pen, mais aussi, pour une autre part, en faveur de Jean-Luc Mélenchon, en tête des intentions de vote à gauche dès le mois de mars. Cet éclatement de l’électorat en trois parts inégales explique le caractère résiduel, au final, des résultats, de 6,35 % des voix pour Benoît Hamon. Les élections législatives de juin n’amenèrent qu’un correctif, 9,5 % des voix exprimées au premier tour – alors qu’en 1993, le Parti socialiste regroupait quand même un peu plus de 18 % des voix… La défaite électorale du Parti socialiste était prévisible – elle s’inscrivait dans le cours des difficultés du socialisme européen – mais les contradictions de tous ordres du quinquennat écoulé et les déchirements de la campagne l’ont transformé en désastre et créent un problème inédit, car le Parti socialiste n’a plus d’électorat clairement défini.

Les succès de Jean-Luc Mélenchon et de son mouvement, France Insoumise se nourrissent évidemment des faiblesses socialistes. Le score de 19,5 % des voix au premier tour de l’élection présidentielle renoue avec les 20 % de Jacques Duclos en 1969 – ce qui n’est pas un hasard. Opposant à la politique de François Hollande, dès les élections de 2012 passées, Jean-Luc Mélenchon a fédéré des mécontentements multiples au fil des années, accentuant son influence chez les salariés du secteur public, notable déjà en 2012, électorat jusqu’alors privilégié du Parti socialiste. Il est clair que se trouve ainsi revivifiée une tradition radicale à gauche, largement façonnée par le Parti communiste pendant une quarantaine d’années dans la société française, récusant le réformisme et privilégiant la rupture, faite d’anti-capitalisme, d’anti-fascisme, d’anti-américanisme, revendiquant une souveraineté nationale face à la construction européenne, mais qui la déborde, reprenant un démocratisme extrême, porté par les différentes idéologies gauchistes et libertaires4. Tous ces thèmes, se retrouvent dans le programme L’avenir en commun5, référence des campagnes présidentielle et législative. Auquel s’y ajoute – et c’est important – une volonté écologique affichée – la sortie du nucléaire notamment – qui permet de donner une nouvelle légitimité au thème de la planification. Jean-Luc Mélenchon est arrivé, ainsi, à incarner le mieux les valeurs de la gauche dans l’opinion publique, comme l’a montré l’influence acquise chez les jeunes étudiants notamment. Mais, il ne s’agit pas avec le mouvement France Insoumise, que d’un jeu de balance entre la gauche radicale et la gauche réformiste – revanche des années 1980 ! Car Jean-Luc Mélenchon considère, comme Emmanuel Macron, mais avec une autre perspective que le Parti socialiste et le Parti communiste sont (et doivent être) dépassés (et détruits). Intégrant les exemples de Podemos en Espagne et de l’Amérique latine, il assume notamment une dimension populiste – qui n’était pas absente dans l’ancien discours communiste selon les circonstances – pour « fédérer le peuple », dépassant les accords de partis – type union de la gauche -, pour s’appuyer sur toutes les mobilisations sociales et culturelles et pour toucher des pans de l’électorat qui ne se reconnaissent pas dans la tradition de la gauche. Ce qui rend compte du fait que les slogans de « caste » et de « dégagisme » ont été fortement présentes dans sa campagne6. Ce ne sont plus, dès lors, les partis qui comptent mais le lien que crée le leader avec le peuple, tout en promettant une démocratisation radicale qu’a illustré la revendication d’une Assemblée constituante pour mettre à bas les institutions de la Vème République et instaurer un « double pouvoir » entre les élus et les citoyens – recyclant ainsi une vieille notion léniniste… Il est compréhensible que le dialogue avec Benoît Hamon ne pouvait aller loin. Car Jean-Luc Mélenchon veut conduire une recomposition politique à gauche qui ne passe pas par des accords avec les « vieux partis », le Parti socialiste cela va sans dire, mais également le Parti communiste, avec qui les conflits n’ont pas cessé malgré le soutien que celui-ci lui a apporté au final. Mais ce n’est pas ainsi qu’est perçu Jean-Luc Mélenchon dans une grande part de l’électorat de gauche, qui le voit, principalement, comme un champion de la gauche. Et lui-même joue de ces ambiguïtés. Le débat sur ce que doit être la nature de la gauche à venir a eu lieu (et existe toujours) en Espagne où la ligne majoritaire populiste, derrière Pablo Iglesias, l’a emporté, au début de l’année, sur celle qui entendait conclure des alliances avec d’autres partis, dont, éventuellement, le PSOE. Les mêmes débats ont cours au sein de la France Insoumise, comme l’ont montré les controverses provoquées par la position équivoque de Jean-Luc Mélenchon concernant le désistement à prononcer en faveur d’Emmanuel Macron pour le deuxième tour de l’élection présidentielle.

Ces évolutions rendent peu vraisemblables que les fils d’une union de la gauche puissent être renoués comme dans les décennies précédentes. Car il ne s’agit pas d’une crise comme une autre après une défaite électorale, mais d’une recomposition d’ensemble dans une transition entre deux systèmes politiques. Il continuera, bien sûr, d’exister un Parti socialiste – sous le nom que les socialistes voudront lui donner – mais le Parti socialiste, réformé au Congrès d’Epinay, qui était devenu le grand parti hégémonique à gauche, n’est pas assuré de reprendre une force suffisamment consistante pour le faire. La fragmentation qu’il a connu, cette année, n’est pas achevée, tant sur sa droite, comme le marque la préparation des élections sénatoriales de septembre, où une part de ses élus adhère à La République en Marche, que sur sa gauche, avec la volonté de Benoît Hamon et d’une partie (à déterminer) de ses soutiens, de constituer un nouveau mouvement entre France Insoumise et son ancien parti. Quoiqu’il en advienne, les socialistes, qui demeurent, se trouvent devant la nécessité d’opérer une triple refondation, idéologique, d’abord, pour déterminer clairement ce que doivent être les termes d’une social-démocratie du XXIème siècle, stratégique, ensuite, pour fixer une orientation qui dise tout aussi clairement ce qui les rapproche et ce qui les éloigne de France Insoumise et de La République en Marche, où ont fui deux parts de leur électorat, organisationnelle, enfin, face aux réalités mouvementistes, pour recréer un parti qui ne renonce pas à la démocratie en son sein, mais met en œuvre des formes nouvelles de délibération, et de décentralisation à l’âge de la politique numérique. Et le tout sans qu’apparaisse pour le moment, une personnalité qui puisse incarner ce renouveau… La tâche n’est pas aisée et demandera, pour le moins, du temps. Elle sera d’autant plus complexe que Jean-Luc Mélenchon revendique pour lui-même et son mouvement la prééminence et veut organiser la recomposition de la gauche autour de ses priorités, en s’imposant comme le « tribun du peuple » dans les luttes politiques et sociales. Il ne pourra sans doute pas à lui seul, même en satellisant le Parti communiste, les écologistes de gauche et des socialistes dissidents, représenter une alternative politique de gouvernement. La question des alliances se posera inévitablement, mais, pour le temps qui vient, il voudra poursuivre la construction d’un rapport de forces en maintenant les caractères de la dynamique qui l’a portée dans la campagne présidentielle. Dans ces conditions, la tentative de Benoît Hamon de créer un mouvement éco-socialiste susceptible de contraindre la France Insoumise et le Parti socialiste à participer à un nouveau Congrès d’Epinay, dans la perspective des élections présidentielles de 2022, a peu de chances d’aboutir, faute de forces suffisantes – les hésitations des écologistes, pourtant ralliés derrière sa candidature, en témoignent déjà, et surtout face aux objectifs contraire de Jean-Luc Mélenchon et à la résistance d’un Parti socialiste qui possède encore un important réseau d’élus. Beaucoup, évidemment, dépendra de savoir si Emmanuel Macron parviendra ou non à consolider un bloc central qui résiste aux difficultés – inévitables – et aux contradictions –déjà patentes – de l’exercice du pouvoir. Cela se jouera dans le temps – comme l’expérience du quinquennat de François Hollande l’a démontrée – selon les succès, mêmes relatifs, que connaitra le gouvernement, dans la politique de l’emploi au premier chef, et, tout autant, dans la réduction des fractures françaises mises au jour dans les dernières campagnes électorales. Si un bloc central se maintient – voire se consolide, car il a des réserves politiques alors que la désagrégation de la gauche et de la droit peut se poursuivre – il sera difficile pour le Parti socialiste (et pour Les Républicains) de construire une alternative de gouvernement. Et, dès lors, la tendance à une radicalisation à gauche, avec la constitution d’une force influencée principalement par France Insoumise, à droite, avec la tentation d’un regroupement d’une part de Les Républicains avec une « nouvelle extrême droite » compatible, achèverait de concrétiser le système politique qu’a esquissé par la séquence électorale de 2017. Si ce n’est pas le cas et que le « macronisme » se décompose, les contradictions finissant par l’emporter, la configuration d’une nouvelle polarité entre la gauche et la droite peut réapparaitre. Cela serait une opportunité pour les socialistes, si, d’ici là, ils savent mener à bien les chantiers de leur propre refondation.

1 Martin (Pierre), Un séisme politique. L’élection présidentielle de 2017, Commentaire Numéro 158, été 2017.

2 Fulla (Mathieu), Les socialistes français et l’économie (1944-1981). Une histoire économique du politique, Paris, Sciences Po, Les presses, 2016.

3 Bergounioux (Alain) et Grunberg (Gérard), L’ambition et le Remords. Les socialistes français et le pouvoir. Paris, Hachette Littératures, 2007.

4 Lazar (Marc), Le communisme, une passion française. Ed Perrin, Paris, 2006.

5 L’avenir en commun, Seuil, Paris, 2016.

6 Pour la théorisation de cette position, voir notamment Laclau (Ernest), et Mouffel (Chantal), Hégémonie et stratégie socialiste, Vers une politique démocratique radicale, 2009.

Alain Bergounioux

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