Dans quatre mois aura lieu le renouvellement des conseils municipaux. Un moment important où la population portera une appréciation sur l’action de la municipalité sortante et sur le projet proposé pour le mandat à venir. Maire de Grenoble depuis 18 ans, il me parait utile et démocratique de revenir sur ce parcours municipal qui s’interrompra pour moi en mars prochain, ayant décidé de passer le relais à une équipe renouvelée, conduite par mon 1er adjoint Jérôme Safar. Je reviens donc, par une série de tableaux que je souhaite vivants et personnels, sur une activité qui marquera sans nul doute un moment exceptionnel de ma vie.

Georges Charpak en 2008 avec Michel Rocard, qui présidait le Groupe de haut niveau sur l’enseignement des sciences à la Commission Européenne.

Dans mon parcours, j’ai rencontré de nombreuses personnalités scientifiques de premier plan et on ne compte plus le nombre de prix Nobel qui ont honoré notre ville de leur présence ces dernières années. Parmi elles, la figure de Georges Charpak se détache pourtant, moins par l’importance de ses travaux scientifiques que par son engagement citoyen et la passion qu’il a mis dans les dernières années de sa vie pour promouvoir l’enseignement scientifique dans notre pays, particulièrement à l’école primaire.

Né en 1924 en Ukraine, Georges Charpak arrive en France avec ses parents à l’âge de 7 ans. Il apprend rapidement le français qui va devenir pour lui une nouvelle langue maternelle, et aime l’école au point qu’il estimera toute sa vie avoir une dette à son égard. Brillant élève, il aborde les études supérieures au moment de la guerre. Engagé dans la Résistance, il est arrêté et déporté sous le faux nom de Charpentier au camp de concentration de Dachau.

Après sa libération en 1945, il entre à l’Ecole des mines de Paris et, diplôme en poche, se lance aussitôt dans la recherche au sein du laboratoire de physique nucléaire de Frédéric Joliot-Curie. Attiré par la physique des particules élémentaires, il entre au CERN (le Centre Européen de Recherche Nucléaire) à Genève, à l’invitation du physicien américain Leon Lederman. Là, il va se consacrer à l’instrumentation de pointe, et développer les détecteurs de particules de nouvelle génération dits « multifils ». Cette technologie permettra plusieurs découvertes majeures en physique des particules et lui vaudra l’attribution du Prix Nobel de physique en 1992.

C’est à Chicago que Georges Charpak découvre le programme d’enseignement des sciences « Hands on », créé en 1992 par Leon Lederman pour lutter contre l’échec scolaire et la violence dans les quartiers défavorisés.

Dans « Enfants, chercheurs et citoyens », il écrit : « J’ai consacré ma vie à la physique. J’aimerais que tous les enfants aient la chance de satisfaire leur goût pour la recherche et de développer leur intelligence. J’ai découvert à Chicago, chez mon ami Leon Lederman, une méthode d’enseignement des sciences à l’école qui m’a subjugué. J’ai vu, à tous les niveaux, en physique, en chimie, en sciences naturelles et en mathématiques, des enfants qui expérimentaient avec joie, apprenaient les concepts fondamentaux à leur rythme, réfléchissant et discutant. Je voyais en gestation des êtres libres, capables de rechercher une vérité qui ne leur était pas assenée. »

A son retour, s’appuyant sur l’Académie des sciences dont il est membre, il s’engage dans l’opération « La main à la pâte », aventure qui le passionnera jusqu’à son décès en 2010.

J’ai rencontré Georges Charpak en 2008 avec Michel Rocard, qui présidait le Groupe de haut niveau sur l’enseignement des sciences à la Commission Européenne.

Lors de nos échanges, j’ai été convaincu de l’intérêt d’explorer cette voie de l’innovation éducative : à Grenoble, ville de sciences et d’innovation, il doit être possible de mieux accompagner l’enseignement des sciences dès le plus jeune âge et encourager les vocations scientifiques, en particulier au sein de milieux défavorisés, le plus souvent sous-représentés dans les départements scientifiques de nos universités. Pour moi, c’est une nouvelle page que nous devions écrire, après la Cité scolaire internationale en 2001.

J’ai décidé de mobiliser l’ensemble des acteurs, au niveau local et à l’échelon national, pour un projet relevant de deux axes politiques majeurs que sont l’éducation et la politique de la ville. Un groupe de travail et un comité de pilotage ont été mis en place dans ce but dès la rentrée 2009 autour d’un objectif large : agir en faveur de la promotion sociale par l’enseignement des sciences, en se préoccupant du plus grand nombre et à l’échelle d’un territoire, en prenant en compte toute la filière d’enseignement, de l’école à l’université, dans un esprit de continuité des parcours.

Inauguration de l’école Lucie Aubrac

À l’école primaire et au collège, tous les élèves sont concernés et l’enjeu est de permettre une meilleure appropriation des disciplines scientifiques par le plus grand nombre, à travers une pédagogie active et la démarche d’investigation qui mise sur la curiosité naturelle des enfants. Dans ce domaine, le travail réalisé par La main à la pâte, de manière partenariale entre l’Académie des sciences et l’Éducation nationale, est remarquable. Nous avons décidé de développer ces pratiques dans l’agglomération, en insistant sur les zones les plus défavorisées, en créant un « centre pilote » de La main à la pâte autour du collège Lucie Aubrac et du réseau « ambition réussite » qu’il constitue avec les écoles du secteur. Cette coordination écoles-collège est une première en France sur ce thème et rencontre un réel succès auprès des enseignants et des élèves.

Ce centre pilote se développe avec succès depuis 2011, et l’initiative porte d’autres fruits : un Centre de Ressources pour l’Enseignement des Sciences et de la Technologie (CREST) a été créé à l’ÉSPÉ de Grenoble (ex-IUFM) ; et Yves Bréchet, Haut-commissaire à l’Énergie Atomique et Président du conseil scientifique de la fondation La main à la pâte, est venu me présenter en août dernier le projet de mise en place à Grenoble d’une « Maison Pour la Science », avec le soutien financier des Investissements d’Avenir.

Au-delà, le principal maillon faible du système, c’est le lycée. Encore à l’heure actuelle, les disciplines scientifiques y sont utilisées comme un filtre. Il faut réussir à entrer en section « S » pour accéder aux meilleures formations supérieures, même si on n’est pas vraiment passionné par les sciences. La création d’une filière scientifique innovante au lycée, conçue non pour sélectionner une élite, mais pour accompagner des élèves motivés dans un cursus de trois ans et un réel débouché dans le supérieur, pour devenir ensuite selon les cas technicien, ingénieur, chercheur, enseignant ou patron de start-up. Nous avons reçu un fort soutien des milieux universitaires, UJF et Grenoble-INP en tête, qui constatent à la fois l’image brouillée des sciences auprès des jeunes et les difficultés liées à la transition lycée – enseignement supérieur en matière de méthodes de travail.

le lycée Emmanuel Mounier.

Créer un « établissement modèle » sur la base d’une fondation privée aurait été une solution possible, et à vrai dire beaucoup plus facile à mettre en œuvre, mais notre volonté était de nous inscrire prioritairement dans le cadre du service public de l’Éducation nationale. Après des démarches auprès du Ministère, nous avons pu travailler directement avec un établissement pour envisager la mise en place d’une filière expérimentale : le lycée Emmanuel Mounier. Grâce à une équipe enseignante motivée, à l’existence de nombreux projets d’établissement autour des sciences conçus dans une dynamique interdisciplinaire incluant les humanités, nous avons pu avancer rapidement jusqu’à la rentrée 2010, lorsque le Rectorat et la Région annoncent la fermeture à court terme de l’établissement…

La gestion du dossier du lycée Mounier a été complexe, et je ne vais pas revenir en détail sur les différents épisodes qui ont émaillé l’année scolaire 2010-2011. Je me suis battu, intercédant auprès de tous les acteurs y compris le Ministre, d’abord pour le dialogue et l’engagement de la reconstruction sur site, puis pour la continuité pédagogique de l’établissement, enfin pour conserver un effectif raisonnable pendant la période de transition. Dans cette bataille, l’existence de ce « projet Charpak » a été un élément important dans les négociations et le travail des médiateurs. L’ajout d’un internat de 200 places dans le programme du nouveau lycée Mounier, pour permettre d’élargir son bassin de recrutement et augmenter la mixité de ses publics, résulte ainsi directement de nos propositions. L’idée d’un accompagnement des parcours scientifiques au lycée, en coopération étroite avec l’université, a été reprise par l’Éducation nationale et s’est traduite à Grenoble par le projet « Ambisciences », qui réunit les lycées Argouges, Mounier et Vaucanson autour de l’UJF.

Les obstacles sont nombreux. La question de l’expérimentation dans l’Éducation nationale reste sensible et la concurrence entre établissements est particulièrement sensible au lycée. Mais les avancées se font pas à pas. Le constat que nous dressions fin 2009 reste valable : la proportion de jeunes issus de milieux défavorisés qui accèdent aux études supérieures scientifiques est trop faible, alors même que l’enseignement des sciences, théoriquement moins tributaire de prérequis culturels que d’autres disciplines, a été et devrait être un facteur de lutte contre les inégalités sociales. Le souvenir d’un Georges Charpak, immigré juif d’Europe centrale, ayant trouvé sa voie dans notre pays à travers la passion des sciences et cherché ensuite le moyen de transmettre cette passion aux plus jeunes, doit continuer de nous inspirer. Grenoble ville de sciences doit continuer à chercher comment mieux partager cette ressource exceptionnelle, par la culture scientifique avec le CCSTI, mais aussi en ouvrant l’accès aux formations et aux emplois scientifiques et technologiques, domaines ouverts à différentes formes d’intelligences et où les débouchés professionnels sont nombreux et diversifiés.